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MédiuM |
SOMMAIRE
Marier l’eau et le feu ? Cet oxymore, quand on se veut laïque et rationaliste, tient de l’absurde, voire du sacrilège. Force nous est cependant de constater qu’à la différence des actes de connaissance, le lien social est suspendu à un surplomb symbolique. C’est du moins la thèse soutenue dans la conférence inaugurale du Huitième Rendez-vous de l’Histoire, qui s’est tenu à Blois en octobre 2005, autour du thème « Religion et Politique ».
L’accélération
technique tend à escamoter les rythmes immuables des cycles naturels,
comme la fraîcheur des climatiseurs au-dedans, l’ombre des
marronniers au-dehors. L’illusoire alignement du temps irréversible
propre aux êtres vivants sur le temps toujours modulable des artefacts
n’entre pas pour peu dans notre actuelle difficulté à
transmettre. Voici un rappel salutaire, non seulement poétique
mais encore pragmatique.
Entre
herméneutique et médiologie, il y a d’évidence
voisinage et complémentarité. L’échange de
noms d’oiseaux retranscrit dans notre dernier numéro (Médium
n° 5) était trop évidemment caricatural pour rendre
compte au fond de ces rapports complexes, entre sœurs non pas ennemies
mais complices. Remercions M. Ernst Wolff d’avoir réagi
à bon escient, en dégageant d’importantes pistes
de recherche pour mieux éclairer notre objet commun : l’efficacité
symbolique.
Pas
plus qu’une bibliothèque numérique n’est une
bibliothèque traditionnelle numérisée, l’art
en ligne est quelque chose d’autre que l’art d’hier
mis en ligne. Pour pasticher la formule de Benjamin sur la photographie
: la question n’est pas de savoir si le Net art est un art, mais
ce que le Net renouvelle dans notre conception du travail artistique,
production, réception et rebonds.
Houdini
le fakir rationaliste, Edison le savant spiritiste ? Facétieux
renversement des rôles. Cet étrange chassé-croisé
est pourtant un fait d’histoire. De quoi méditer sur l’ambiguïté
du terme « médium », grâce à la recherche
d’un compatriote d’Houdini, spécialiste italien de
l’iconoclasme.
Qu’advient-il
quand la place du marché rencontre le numérique ? Comment
fonctionne une salle de ventes virtuelle ? Que faire face à une
offre d’utérus à distance ? Une vente d’objets
nazis ? À travers l’exemple du « ebay », c’est
le choc d’un rituel immémorial avec une très bousculante
technologie que l’on soumet ici, joyeusement, à examen.
Le
13 novembre 2005, en direct du studio Charles Trenet de la Maison de
Radio-France, au cours d’une émission spéciale diffusée
sur France-Inter à l’occasion des cinquante ans du Masque
et la plume, le metteur en scène Daniel Mesguich, invité
par l’amphitryon Jérôme Garcin à critiquer
la critique, n’y est pas allé de main morte. Bouillant
de fureur concentrée, il étrilla une corporation jugée
inculte, irresponsable et inconsciente. Ces gens, s’étrangla-t-il,
ont l’outrecuidance d’infliger non seulement leur avis mais
également leurs conseils au sujet d’une mise en scène
! La vigueur méprisante de la charge fut telle qu’elle
se retourna contre l’imprécateur. Le public le siffla.
La profession incriminée fit bloc et chorus. Même si l’excellent
Garcin promit de réinviter Mesguich le Terrible, le sort de ce
dernier était scellé : pourquoi tant de haine, de la part
d’un professionnel de la scène furieusement blessé
par les représentants d’un métier dont il ignore
tout ?
De
quelle manière la parole d’André Breton s’est-elle
frayé un chemin à travers le bruit ambiant, et ce jusqu’en
Amérique saxonne ? Comment expliquer que l’ésotérique
et très littéraire surréalisme ait pu se propager
aussi vite, dans des terres de mission plutôt vouées à
l’image ? DOSSIER
Inscrite
en 1789 dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du
Citoyen, « la libre communication des pensées et des opinions
», faut-il le rappeler, n’a jamais été absolue
ni inconditionnelle. Elle a pour limites expresses un certain nombre
d’abus tels que l’injure, l’outrage, la diffamation,
l’incitation à la haine raciale et religieuse… Dans
le cadre de la protection des droits et libertés d’autrui,
le juge européen (l’arrêt Otto-Preminger du 20 septembre
1994) a fait récemment rentrer le « droit à la jouissance
paisible de la liberté de religion ». Le respect des croyances
doit-il, peut-il, va-t-il porter atteinte à la liberté
de la critique ? Comment faire le départ entre l’exercice
de la liberté de conscience et le droit de chacun au respect
de ses croyances ? À partir de quand commence l’outrage
aux convictions intimes ? Le problème va se poser de plus en
plus sérieusement aux démocraties pluralistes et multiculturelles,
soucieuses de ne pas blesser telle ou telle minorité ethnique
ou religieuse. Étude des moyens et des conditions de la transmission,
la médiologie ne saurait l’esquiver. Nous l’abordons
ici, avec l’aide d’un grand praticien du droit, sous l’angle
des images de publicité. Mais l’écrit, comme chacun
sait, est également et subrepticement concerné (affaire
Rushdie).
La
Cène de Léonard de Vinci est devenu un leitmotiv visuel,
propice à clins d’œil et pied de nez. L’accroche
publicitaire en joue. Les chrétiens peuvent-ils et doivent-ils
s’en offusquer ?
Un
culte peut se survivre en culture, et une communication réussie
peut venir combler un déficit de transmission. Soit. Mais à
quel prix et à quelle fin ? Deux
décisions de justice sur l’affiche d’Amen de Costa-Gavras
et sur La Cène des créateurs de mode Girbaud.
Célèbre avocat parisien, spécialiste notamment des questions liées à la presse, au statut d’auteur et à la propriété artistique, Georges Kiejman, qui a plaidé avec succès dans l’affaire Amen, a bien voulu répondre aux questions de Médium.
On
ne risque guère de se tromper en saluant en Platon l’ancêtre
de telle discipline ou courant de pensée : l’histoire de
la philosophie occidentale n’est-elle pas, selon le mot souvent
cité de Whitehead, une série de foot-notes au bas du texte
platonicien ? D’où le charme d’un retour à
Platon : l’air de nos questions s’y respire in statu nascendi
; confrontés aux façons ultérieures d’écrire
la philosophie, ses dialogues demeurent d’une fraîcheur
incomparable.
Parmi
les définitions de la médiologie, l’une des plus
simples en fait l’étude des voies et moyens du faire-croire
; or qui dit faire-croire dit propagation. La propagation d’un
invisible (une idée, une croyance…) de cerveau en cerveau
le rend visible et efficient. Ainsi, la doctrine du Gautama Bouddha
produit des bouddhistes, vivants voire prédicants, un art et
une culture… Entre les deux, s’interposent les machineries,
les collectifs et les savoir-faire qu’ils véhiculent, délice
de notre discipline.
Le
diable est dans les détails. L’esprit du temps aussi. Médium
entame ici, par de petites choses vues, une chronique des temps nouveaux,
tels qu’en eux-mêmes l’infocom les change, entre mythes
et overdoses. Pour contribuer à un savoir-vivre des nouvelles
technologies de l’information.
1.
LA Déclaration du 9.3.
Entre
la langue et nous qui la pratiquons se loge la médiation du dictionnaire,
humble instrument républicain qui « sans longs détours,
sans vaine rhétorique… distribue le savoir sobrement, démocratiquement,
à n’importe qui le sollicite » (Roland Barthes).
Mais Alain Rey, lexicographe rusé, nous a appris que sa fonction
didactique se redouble d’une fonction normative. Outil certes,
mais aussi modèle. Conçu pour décrire la langue
de tous, le dico finit pas enseigner la manière de s’exprimer
d’une classe cultivée.
Nos
aménageurs en ont décidé ainsi : les ronds-points
désormais prolifèrent ; tantôt ils tronçonnent
la moindre route jugée un peu trop longtemps rectiligne, tantôt
ils agrémentent le plus petit carrefour que réglaient
naguère un sémaphore ou un panneau de « Stop ».
Et tous inévitablement ornés d’un motif qui les
personnalise, suave plant de vigne ou de lavande, altier pan de rochers
en béton, puits traditionnel, barcasse typique, fier pavois,
décor floral, œuvre de métal, blason local et autres
ersatz des antiques arcs de triomphe qui honorent l’imagination
artistico-touristique et leurs modernes concepteurs.
Si
le journalisme s’identifie traditionnellement à une activité
de fourmi, l’ouvrage stimulant (et fort alarmiste) de Fogel et
Patino décrit les effets d’un énorme coup de pied
dans la fourmilière : la tornade ou l’essoreuse numérique
appelée Internet, en hachant menu et en éparpillant l’information
sans retour, précipite la fin d’une époque qui vit
la lente construction du journal de papier avec ses titres, ses colonnes,
ses rubriques hiérarchisant les genres…
Un
lecteur nous a fait part de sa réaction au Plan Vermeil (Gallimard,
2004) et nous a demandé de faire connaître, avec quelque
retard, un « Plan Merveille » de sa façon qu’il
estime moins polluant et plus séduisant.
Houellebecq
joue trop au voyou pour ne pas l’être un peu. Trafic d’éditeurs,
déclarations intempestives, poignées de mains compromettantes,
malpensance généralisée et affichée. À
l’évidence, il fait tout pour devenir suspect, c’est-à-dire
médiatisé. Qu’ensuite les journalistes se retournent
contre un individu qui s’est révélé plus
retors qu’eux est de bonne guerre. Nous ne le plaindrons pas sur
ce point.
À
l’heure où le monde professionnel s’accorde à
intégrer la complexité comme seul élément
de contexte stable, à l’heure où la fluidité
Internet détermine des solutions « émergentes »
qui ne sont plus décidées par personne, la question de
la transmission dans les grandes organisations refait surface de façon
neuve. Comme le résume Régis Debray : « À
force de trop communiquer nous ne savons plus transmettre. »
Un espace de laïcité est toujours un espace sinon sanctuarisé, du moins dramatisé et préservé (par une enceinte, un guichet, un portique, un portail). On y vit sous le régime de la séparation. Il y a sinon une frontière à l’ancienne, du moins un pas à franchir, un seuil, ou un sas de décompression. Or la Bibliothèque publique se doit d’être poreuse, ouverte, incitative et même attractive. |